Le 4 avril 2017, la revue Barbarie a rencontré Marcel Grignard, président de l’association Confrontations Europe, un think-tank européen, et lobby d’intérêt général. Cette entretien fait suite à la conférence annuelle « une Europe à plusieurs vitesses » des étudiants en deuxième année du Master Affaires Européennes de La Sorbonne du 16 mars 2017. Cette rencontre, très enrichissante, a permis de prolonger le débat, ainsi que de s’interroger sur l’état actuel de l’Europe.

Barbarie: Lors de la dernière conférence MAES vous évoquiez les impulsions citoyennes comme moteur de relance du projet européen : avez-vous des exemples précis ? Quel potentiel leur attribuez-vous ?

M.G: Un exemple marquant est celui des comportements des entreprises multinationales quant à leurs impôts. Le Parlement Européen et la Commission  légifèrent en ce moment sur le sujet. Le but de cette démarche étant d’assurer la transparence des sociétés peu importe le pays où elles exercent. C’est à la fois un objectif simple et une avancée considérable. Cette démarche est le résultat d’une mobilisation ancienne d’ONG et de citoyens qui ne tolèrent plus le comportement des entreprises frauduleuses (comme les paradis fiscaux, optimisation fiscale). A cela nous pouvons ajouter le rôle de la presse qui a récemment dévoilé le scandale des Luxleaks, en dénonçant l’attitude du gouvernement  luxembourgeois qui favorise l’optimisation fiscale.  Ces différentes actions ont mené Jean Claude Juncker, l’actuel président de la Commission Européenne à se saisir du sujet. En effet, les anciens voleurs font les meilleurs gendarmes.

Barbarie: Faut-il donc attendre plus des impulsions citoyennes que des institutions elles-mêmes ?

M.G: Il faut souhaiter que les institutions portent des réformes extrêmement importantes pour l’UE et ses citoyens. C’est leur job ! Elles existent pour produire et non pas pour tourner autour d’elles-mêmes. Mais les institutions ne sont pas parfaites : elles ont toujours tendance à se protéger et  dépensent trop d’énergie pour leur protection au détriment de leurs fonctions et plus particulièrement en Europe du fait de la complexité des institutions. La vie démocratique en Europe et en Occident se situe dans une phase qui oblige ses démocraties à se réinventer car les formes de représentations collectives via la délégation ont des difficultés. On assiste à une déperdition de la crédibilité de nos hommes politiques et institutions nationales. Les citoyens européens ont pris l’habitude, à travers l’individualisation de la société, à vouloir être partie prenante de ce qui les concernent : les mobilisations citoyennes peuvent être un moyen extrêmement important de faire pression pour pousser les institutions à entreprendre des réformes auxquelles elles ne pensaient pas elles mêmes.

Barbarie: Quelle institution est, selon vous, la plus avant-gardiste ?

M.G: Il est difficile de répondre : l’Europe repose sur 3 institutions (le Parlement, La Commission et le Conseil) ayant chacune des rôles différents mais complémentaires. En théorie, c’est la Commission devrait être la plus avant-gardiste avec un rôle  prospectif et stratégique au nom de l’intérêt de l’UE. Elle se devrait d’être la plus innovante. Le Parlement, du fait de son système de représentation directe est plus proche des citoyens et moins dans la prospective. Le Conseil reste quant à lui prisonnier des intérêts nationaux. Les crises politiques font que son personne n’assume pas sa coresponsabilité de décideur européen

Barbarie: Lors de la conférence du 16 mars 2017, vous évoquiez la responsabilité à la fois des Etats et de l’UE concernant la montée des populismes. Selon vous les intérêts nationaux représentent ils le plus grand frein à la construction européenne ? Comment y remédier ?

M.G: En réalité, ce ne sont pas les intérêts nationaux, mais plutôt la mauvaise compréhension de ces derniers qui fragilisent la construction européenne. En effet, on attend des politiques européennes des solutions qui permettent de mieux régler certains problèmes que s’ils étaient réglés au niveau national. Nous pouvons citer en exemple le cas de Schengen : Si nous traitions ensemble la question des frontières externes, nous serions plus efficaces car nous aurions de  vraies frontières en Europe. Une réelle gestion commune permettrait également de faire des économies puisque le système de surveillance serait commun et plus limité aux frontières nationales. Si on devait rétablir les frontières nationales, cela aurait un impact très handicapant sur la libre circulation et engendrerait un surcoût économique doublé d’une efficacité moindre. Les pays européens ont souvent une vision “rabougrie” de leurs intérêts nationaux et ne prennent pas en compte le fait que traiter un problème national avec des incidences internationales ne passe pas uniquement par une gestion nationale. Quand on interroge les  citoyens européens sur les différents  enjeux qui les préoccupent, on retrouve les thématiques suivantes : la  sécurité intérieure et  extérieure, la maîtrise du réchauffement climatique avec la préservation d‘un environnement vivable, une économie avec un emploi de qualité ainsi que des  conditions de travail décentes.

Pour chacun d’eux, notre situation démocratique ne dépend pas de ce que nos pays feront mais de ce qui sera fait ailleurs. Nous ne trouverons jamais de solution si nous ne travaillons pas ensemble : la proposition de fermer les  frontières n’est en fait qu’un moyen pour dissimuler les problèmes. Les partis politiques  qui prônent ça surfent sur la déqualification de la parole publique, ce qui donne du crédit à chacun des discours extrémistes. Nous pouvons citer l’exemple du médiatique décideur du brexit , Nigel Farrage qui assurait que le Brexit permettrait une amélioration du système de santé britannique, le NHS. Le slogan “get our country back” a d’ailleurs été très souvent scandé par les militants du “leave”, ce qui traduit une peur d’une certaine perte de contrôle. Ce sentiment est accentué par la mondialisation. Les citoyens britanniques avaient la sensation d’être dépossédés d’un avenir économique et d’un emploi décent. La révolution  numérique ( à savoir l’automatisation de l’emploi) ainsi que la  vague de migrants de 2015 qui est arrivée en Europe ont également contribué à ce malaise. On en arrive à un point où on ne se fie qu’à la proximité et on se méfie de ce qui est étranger. A cette inquiétude, il n’y a pas eu de réponses politiques concrètes pour rassurer les citoyens.

Barbarie: Pourquoi notre génération semble elle moins sensible à la mission originelle européenne de construction et préservation de la paix :

M.G: Il faut qu’on apprécie à sa juste valeur la période de paix qui a précédée la seconde guerre mondiale grâce à la construction européenne. C’est un des plus beaux accomplissements de l’Europe. On vient d’ailleurs de célébrer les 60 ans du Traité de Rome.  

J’ajouterais deux choses: Nos institutions bougent beaucoup sous la contrainte et peu sur l’impulsion politique. De ce fait les grands progrès des institutions nationales et internationales sur les questions notamment de paix ont eut lieu au lendemain d’épisodes très douloureux de notre histoire. Plus le temps passe, éloignant ces épisodes, plus on oublie les fondamentaux. Nous avons donc  un effort régulier à faire pour nous rappeler notre histoire. Deuxièmement, L’Europe c’est pour moi 3 valeurs fondamentales: la paix, la démocratie et les droits de l’homme, et un principe de solidarité. Concernant la démocratie, au moment de la signature du traité de Rome, une bonne partie de pays actuels de l’Europe n’étaient pas des démocraties. En France nous avons la chance de l’être depuis longtemps et on l’oublie .

“La paix et la démocratie ne sont pas des acquis qui vont de soi.”

Ma génération, qui a été biberonné à l’idée du progrès, que ces questions de démocratie et de paix ne pouvaient que s’étendre, redécouvre leur complexité et leur fragilité. Concernant les droits de l’homme, le continent européen est un des rares continents qui les met en œuvre de façon concrète: la peine de mort a été abolie et est même devenu incompatible avec l’adhésion à l’UE. On voit à travers la crise des subprimes que la solidarité ne va pas non plus de soi, nos concitoyens en Europe du Sud payant un lourd prix. L’accueil des migrants témoigne aussi de cette difficulté de l’UE à créer de la solidarité, notamment entre pays hôtes et ce qui les refusent. Toutes es choses ne vont pas de soi.

Barbarie: Selon vous quelles sont les incompréhensions principales des citoyens au sujet de l’Europe  ? L’Europe et ses citoyens n’arrivent ils plus à se comprendre ?

M.G: Une partie de l’incompréhension tient au discours porté sur l’Europe dans les pays et au fait qu’on lui attribue trop souvent nos propres insuffisances nationales.  En somme, l’Europe fait office de bouc émissaire.

l’Europe et ses citoyens n’arrivent plus à se comprendre  car l’Europe n’est pas un continent, où les histoires et cultures seraient uniformes : notre histoire est á la fois commune, mais aussi très différente. Les Etats ne se sont pas constitués de la même manière au même moment, les pratiques sociales divergent, etc… Si on ne fait pas l’effort d’expliquer ces différences et leurs origines, on reste des citoyens européens ignorants des réalités des autres. Ne pas connaître les autres ne nous permettra a fortiori pas de les comprendre, notamment la réaction de tel ou tel pays ou peuple concernant certains sujets.

L’Union Européenne c’est la capacité à construire des compromis entre des personnes ayant des histoires différentes. Construire un compromis c’est vérifier comment ensemble on peut avoir un objectif commun en dépit de nos différences : sans la connaissance de soi et des autres, il est d’autant plus difficile d’arriver à un compromis et définir cet objectif commun. Si le débat public n’est pas imprégné de cette reconnaissance de notre identité et projet, ce que nous sommes, ce que nous avons réussi et réussirons ensemble. S’il n’insiste pas sur les acquis de cette construction européenne, la plus value qu’elle a fourni aux intérêts nationaux, alors se crée un vide. Si on  pas ce discours sur ce qui est pour moi le sens même de l’europe on laisse tout l’espace aux incompréhensions montantes qui peuvent mener au conflit.

Barbarie: Que pensez-vous de la lettre de Theresa May qui enclenche le Brexit. Certains lui reprochent d’avoir recours au chantage dans cette lettre en jouant sur les aspects sécuritaires ? 

M.G: Cette lettre est l’invention de la pierre philosophale. Le gouvernement britannique essaie d’atteindre deux objectifs intenables : Dans un premier temps il s’agit de faire en sorte que d’un point de vue économique, le Brexit se fasse sans frais tout en conservant son accès au marché unique. Enfin dans un second temps, le gouvernement britannique essaie de s’assurer que la souveraineté britannique s’applique avec Liberté de Circulation Des Travailleurs. Ces deux objectifs semblent incompatibles du point de vue “des 27”. Theresa May se voit donc dans l’obligation de confirmer la décision des britanniques (en incluant la maîtrise des frontières) mais elle doit par ailleurs tenir compte des entreprises et de la City. Nous le savons, les risques économiques liés au Brexit sont nombreux.

Barbarie: lors de la conférence du 16 mars 2017, vous aviez déclaré que  “l’Europe a de l’avenir mais il faut sans doute poser le bon diagnostic » Que comprendre de cette remarque et quel est le diagnostic doit être posé ?

M.G: Il est fondamental de prendre en compte le fait que l’UE, telle qu’elle est actuellement bâtie, ne fait pas vibrer les européennes. Nombreux sont ceux qui doutent que l’UE incarne une solution. Cela s’explique entre autre par le Brexit et par la campagne électorale française. ( Note de la rédaction qui pouvait être vue comme un référendum sur l’Europe en tant que tel: en effet, la très médiatique candidate d’extrême droite du Front National, Marine Le Pen prônait une sortie de l’Europe ). Il faut également ajouter que nos institutions ne sont plus adaptées. Mais cela ne veut absolument pas dire que nous devons quitter ces  institutions européennes. Ce serait une grossière erreur. Il ne faut pas oublier que la crise de l’UE repose sur la plupart des Etats Membres qui traversent des crises internes. l’UE est devenue un  réceptacle des limites des politiques  nationales. Que le lieu en lui mêmed es dificultyés qui rejaillairent sur les états // +++ de mesurer le monde ds lequel ue agit et comment elle doit mener ses pol : se rappeler que ue s’est bâtie au lendemain de laa 2WK avec 6 pays ds des éco encore très natioanles et à un moment où nous devions rebâtir UE détruite par k . point commun : monde 60 après

Barbarie: Parle on trop souvent du moteur franco-allemand comme l’unique et principal acteur de la construction européenne ?

M.G: Ce que je souhaite, peu importe les élus en France ou en Allemagne, c’est que du point de vue français le nouveau gouvernement prenne toute la mesure de l’enjeu de la construction européenne et de la relation franco-allemande: le futur gouvernement français a une double responsabilité. Il devra d’abord conduire les réformes dont la France a besoin, ce faisant il prendra alors les moyens de rester un acteur crédible vis à vis de ses partenaires, y compris l’Allemagne. Il est aussi nécessaire que la France propose une vision pour l’Europe. Non pas une vision hégémonique mais plutôt qui permette d’engager le travail de relance du processus de construction européen. A travers cela, elle retrouvera une forme de confiance de la part de ses voisin européens, notamment en prêtant attention aux intérêts de ses voisins.  Le couple franco-allemand est un élément vital au vu de leur statut de principales puissances économiques européennes, qui plus après la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Je partage l’idée que si la France et l’Allemagne ont pu surmonter leurs différends, alors l’Europe a franchi un pas important en terme de compréhension mutuelle.

Barbarie: Comment analysez l’attrait externe de l’UE, notamment pour les migrants, en opposition à sa perception interne, souvent vécue comme une intrusion technocratique ? Cette différence de perception est elle due au vécu historique des pays de l’Est par rapport à ceux de l’Ouest ? :

M.G : Comme nous l’avons dit plus tôt, dans les pays de la vieille Europe, les fondamentaux de la construction européenne sont parfois oubliés, laissant place à un sentiment d’acquis. Pour les pays d’Europe centrale et orientale qui ont connu tard la libéralisation et la démocratie , le souvenir de ce passé sombre est beaucoup plus proche et palpable. Ces pays ont d’ailleurs dû se moderniser et s’adapter de façon très rapide et approfondie pour intégrer l’UE. Notons l’exemple récent des Roumains, descendus dans la rue pour protester contre un gouvernement et sa corruption, convaincus que faire partie de l’Europe implique un comportement exemplaire à ce niveau là.

« Donnons nous en ensemble un objectif qui nous fasse à nouveau rêver. »

A l’extérieur de l’UE, sa représentation est souvent très positive, se voyant associée au droits de l’homme, un ensemble qui fait rêver. Nous avons simplement du mal à apprécier, car l’Europe depuis une dizaine d’années nous apparaît comme une source de crises successives, comme ayant atteinte ses limites. Il relève de notre responsabilité d’inverser cette tendance avec un effort de pédagogie afin de rendre plus visibles ces réussites trop souvent tues. Arrêtons également d’en faire un bouc émissaire, mais surtout débattons de la question “Que voulons nous faire ensemble demain ?” Donnons nous en ensemble un objectif qui nous fasse à nouveau rêver. Faisons en sorte que l’Europe puisse prendre part à la redéfinition de ce nouvel ordre mondial dans un contexte de mondialisation.

– Jean LOISY et Camille LARMANOU

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