Après le meurtre de 22 adolescents la semaine dernière, la même question, encore et toujours : « Mais qui serait capable de commettre un tel crime ? Et pourquoi ? » Le ton de surprise est persistant, tout comme notre amnésie, comme si nous posions la question mais refusions d’entendre la réponse.

Pourtant, les djihadistes énoncent clairement leurs motivations, à nous maintenant de la reconnaître et de nommer le problème qu’est le terrorisme islamique, faute de quoi nous courrons le risque de l’aggraver.

Notre Voldemort est le terrorisme Islamique

Souvenons-nous de Voldemort, l’antagoniste nasalement déficient de la saga Harry Potter. « Celui dont on ne doit pas prononcerle nom » terrorise la société pour deux raisons à la fois contradictoires et se renforçant mutuellement : Voldemort ne peut être nommé et son existence même est remise en question. Ainsi, en refusant de faire face à la réalité, ce dernier est mythifié grâce à l’hystérie des protagonistes à son sujet, finissant par participer à amplifier son aura de terreur. « L’effet Voldemort » est donc contreproductif.

Manchester bomber Salman Abedi no more represents Muslims than Jo Cox s killer represents white people  says Andy Burnham   The Independent.png
Une démonstration de l’effet Voldemort : « Ceci était un acte d’extrémisme, il ne représente aucune religion »

Le même schéma de déni et refus de la discussion s’opère en Occident avec le phénomène du terrorisme. Après les derniers attentats, le maire de Manchester s’est exprimé à la BBC illustrant parfaitement l’effet Voldemort encouru par le refus d’une conversation sur l’islamisme. Perçu par beaucoup comme une déclaration politique, visant à préserver son entente avec la communauté musulmane et sa précédente opposition à la prevent strategy britannique, ses mots ont le potentiel de frustrer ceux qui réclament une discussion sur ce sujet.

Pourtant, ce déni provient d’un désir de protection et de tolérance de nos minorités religieuses. Mais en cherchant à éviter l’écueil de l’amalgame et de la généralisation, une partie de la gauche – sans aucun doute dotée de bonnes intentions – a pourtant empêché la discussion vitale quant à la nature de l’islamisme, ses intentions et ses valeurs.

Une double peine pour les musulmans

Ce refus constitue une double peine pour les minorités musulmanes européennes. Autrement dit la « regressive left » (une frange de la gauche aux tendances réactionnaires) fini par nuire précisément à ceux qu’elle cherche à protéger des maux du racisme.

« Il est important de sortir d’un double déni. Le déni de la société française, qui a une explication culturelle ou religieuse à ces attentats et qui refuse de se poser la question de ce qu’elle a raté au cours de ces trente ou quarante dernières années. Le déni des musulmans qui disent que cela n’a rien à voir avec l’islam ». 

– Rachid Benzine, islamologue franco-marocain

En les retirant ainsi de facto du débat, ce refus de la discussion empêche tout d’abord les musulmans libéraux, laïcs, tolérants et respectueux de l’État de droit de pouvoir efficacement se différencier de leurs coreligionnaires islamistes, eux en contradiction avec ces principes. A l’intérieur de ces communautés musulmanes, l’absence de discussion ne permet pas à la majorité, souvent silencieuse, de reconquérir sa religion aux mains des islamistes. Cette majorité doit être en mesure de signifier que les islamistes n’ont ni le droit de monopoliser ni de s’accaparer leur religion. L’Occident doit les soutenir en leur fournissant les munitions rhétoriques, les armes du langage nécessaires afin qu’ils puissent représenter la gamme complexe de croyances présentes au sein de l’Islam. En effet, il existe un large dégradé entre soufistes – qui rejettent toute notion de djihad extérieur- et wahhabites – qui considérent toute minorité sexuelle, ou religieuse comme inférieure.

Aussi, le vide créé par l’absence de cette conversation est une opportunité pour l’extrême droite de se saisir et de monopoliser cette problématique, le tout avec un agenda raciste qui rend souvent tous les musulmans coupables. Encore une fois, les modérés sont écartés de la conversation. Pour aider les minorités, n’ayons pas peur de parler du lien entre croyance et actions, entre religion et violence.

Mieux parler du phénomène djihadiste 

Afin d’éviter ces écueils, reconnaissons donc simplement que les actions de Salman Abedi s’inscrivent dans une idéologie totalitaire bien définie, celle du djihadisme. Rappelons que ce dernier a délibérément attendu la sortie des spectateurs du concert d’Ariana Grande pour accomplir le carnage maximum parmi la population, principalement composée de jeunes filles. Leur crime n’était ni d’être intervenu en Syrie , ni d’avoir caricaturé le prophète, mais simplement de s’être rendues dans une « salle de concert éhontée ». Le traiter de fou empêche encore une fois toute perspective reflexive et occulte son implication très probable dans un réseau, ainsi que ses engagements idéologiques. La revendication des attentats de Manchester reste sans appels quant aux motivations de Daech:

« With Allah’s grace and support, a soldier of the Khilafah managed to place explosive devices in the midst of the gatherings of the Crusaders in the British city of Manchester, in revenge for Allah’s religion, in an endeavor to terrorize the mushrikin, and in response to their transgressions against the land of the Muslims.  The explosive devices were detonated in the shameless concert arena, resulting in 30 Crusaders being killed and 70 others being wounded.  And what comes next will be more severe on the worshipers of the Cross and their allies, by Allah’s permission.  And all praises due to Allah, Lord of the creation. »

– Déclaration de Daech revendiquant les attentats de Manchester

Leur vision? Un monde binaire, divisé entre musulmans et mécréants, ne pas suivre l’interprétation précise de l’Etat Islamique plaçant de fait tout individu dans la seconde catégorie. Etre un mécréant n’est pas une métaphore impliquant une punition divine, un jugement dernier individuel, non. Etre mécréant suppose une condition punissable de mort, ici bas, une sentence portée par les soldats de dieu, qui connaissent et exercent sa volonté. Dans leur article de Dabiq, le journal de Daech, ces derniers expliquent en détail les raisons de cette haine.

Bien que cette interprétation violente et intolérante de l’Islam ne représente pas l’Islam dans son entièreté, elle en fait partie intégrante car c’est bien dans le Coran qu’elle puise ses justifications, permettant aux djihadistes de tuer avec impunité morale. L’islamisme (la volonté d’imposer un Islam politique) doit aussi être définit comme un mouvement à part, une des maintes interprétations de l’Islam au sens large. Faute de cette séparation, le racisme et la xénophobie, alliés aux frustrations causées par ce sujet souvent mal voire pas traité, participeront à l’élection du prochain dirigeant populiste. Ils participeront aussi à éroder davantage le projet multiculturel européen, déjà vacillant aux yeux de beaucoup de ses citoyens.

Disculper tout lien entre terrorisme et l’Islam reste finalement aussi réducteur que l’inverse.

Si nommer le problème n’est pas une solution miracle, il reste néanmoins un point de départ solide dans le discours public. Entre angélisme de la gauche et diabolisation de la droite, nous devons développer cette troisième voie, constructive et réaliste qui encourage l’introspection au sein de l’Islam.

Comprendre le contexte de Daech et du terrorisme islamique

Le terrorisme islamique est un phénomène complexe, qui revêt plusieurs formes en constante mutation, mais ses adeptes ont tous en commun le désir d’imposer un Islam profondément politique et ce par le moyen de la violence, notamment en s’attaquant à des cibles civiles, le tout en se réclamant d’ordonnance divine.

Daech, ou l’Etat Islamique, est la plus récente incarnation de cette forme de terrorisme que l’on peut comprendre en le situant dans son contexte historique et idéologique. S’il partage les objectifs d’imposer ce qui constitue la pire interprétation de l’Islam par la violence, ce nouveau venu sur la scène internationale a la particularité de s’être doté d’un territoire, le Califat, et bénéficie d’un large pouvoir d’attraction grâce à cette implantation géographique, des recruteurs habiles et une propagande agressive notamment en ligne. Daech est apparu dans un Irak en crise politique après l’intervention américaine qui a laissé derrière elle un État défaillant et morcelé par les conflits inter-communautaires qui opposent sunnites et chiites. Daech provient aussi de l’échec du printemps Arabe Syrien qui a attiré des islamistes en tout genre venir combattre aux côtés des rebelles face à Bachar al-Assad et sa répression du mouvement. Il hérite aussi d’Al Qaeda, tout en étant son concurrent pour le monopole du djihadisme. Ce dernier étant lui-même à situer dans le retournement des vétérans d’Afghanistan contre les États-Unis qui les avaient précédemment armés et entrainés pour combattre en proxy l’URSS dans un contexte de guerre froide. Cette dynamique plus générale du terrorisme islamique peut elle aussi être replacée comme la 4ème phase de terrorisme qui débute avec la révolution Iranienne en 1979 (les 3 premières étant respectivement les phases anarchistes, nationalistes et communistes).

Le terrorisme en soi n’est pas une idéologie mais une stratégie, un moyen, il est donc un caméléon, capable de s’adapter et changer de forme. En cela il n’est pas le monopole de l’Islam, même si depuis 2001 il semble être la stratégie privilégiée de la religion monothéiste de part les actions d’Al Qaeda puis Daech.

Camille LARMANOU

Sources :

We Treat Radical Islam Like Voldemort — That’s Bad for a Very Counterintuitive Reason

Maajid Nawaz on Sam Harris and the Regressive Left

Waking Up with Sam Harris #43 — What Do Jihadists Really Want?

Rachid Benzine L’islam traverse une grande tragédie

Greater Manchester Mayor Andy Burnham: ‘It’s all about solidarity’ – BBC Newsnight

London attack: Archbishop of Canterbury responds in House of Lords

Westminster attacker acted alone and motive may never be known, say police

 

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