La victoire de Donald Trump n’est pas seulement réductible à un vote raciste et sexiste mais témoigne plus largement d’un vote contestataire du statu quo. Cette défaite représente une opportunité pour la gauche d’apprendre de ses erreurs.

Une fois les larmes séchées et les « Not My President » scandés, les libéraux des deux côtés de l’Atlantique doivent faire face à la dure réalité : Donald J. Trump, l’évadé fiscal, isolationniste, complotiste, climato-sceptique, pro Russe et anti avortement est bien le 45ème président des Etats-Unis. Quelles leçons devons nous tirer de sa victoire et des erreurs de la gauche américaine ?

Malgré le sentiment d’abord de surprise puis d’indignation de la part des progressistes des deux côtés de l’Atlantique, la responsabilité de l’avènement de Trump n’est pourtant pas exclusivement réservée à la droite. Sa victoire n’est pas seulement réductible à un vote raciste et sexiste mais témoigne plus largement d’un vote contestataire du statu quo, contre le communautarisme et le diktat du politiquement correct employés par les liberals américains. Pour les Etats-Unis vient le temps de l’introspection pour la gauche, une remise en question dont l’écho permettrait à l’Europe d’éviter les mêmes écueils à la veille des élections présidentielles françaises.

Republican presidential candidate Trump gestures and declares

La thèse du vote raciste

Il est nécessaire d’écarter la thèse de la figure du red neck raciste, conservateur, pauvre et inéduqué. Simpliste, elle nous permet d’ignorer de façon commode une réalité plus complexe et nuancée : l’électorat de Trump, même s’il est majoritairement blanc, compte parmi ses rangs des parts non négligeables d’afro-américains, de mexicains, de musulmans, de personnes éduquées et riches (cette dernière caractéristique étant la moins surprenante). Beaucoup de ceux qui ont soutenu le milliardaire avaient précédemment voté Obama lors des deux dernières élections, la thèse du vote raciste ne tient donc pas. Il va cependant de soi que les suprématistes blancs trouvent leur compte dans la rhétorique brutale du nationalisme ethnique qu’a exulté Trump.

Trump comble un vide politique américain

La victoire de Donald Trump en dit long sur la médiocrité de son opposante, Hillary Clinton, perçue comme un symbole de pérennisation du statu quo. Véritable erreur de nomination de la part du parti démocrate, au détriment de Bernie Sanders, la candidate a essuyé de multiples scandales : ses déboires avec le FBI au sujet de l’utilisation irresponsable de ses mails, son lien étroit avec CNN et la révélation du soutien financier de la Clinton Foundation de la part de plusieurs pays du Golfe (Arabie Saoudite et Qatar) à hauteur de plusieurs millions de dollars. Un soutien d’autant plus mal perçu au vu de l’idéologie conservatrice et illibéral des gouvernements de ces pays, en contradiction direct avec les valeurs de la gauche américaine.

Autre conséquence de son image désastreuse, Hillary Clinton s’est montrée incapable de réunir ce qui composait jusqu’alors le socle électoral des démocrates : la « working class » américaine, notamment les travailleurs de la Rust Belt, ancienne ceinture industrielle. Désillusionnés par les promesses du libéralisme économique, la mondialisation est devenue pour eux synonyme de délocalisation et de chômage. Ainsi, le populisme (un terme à manier avec précaution) économique du « America First » de Trump, répond ici évidemment à ces craintes. Face à ce protectionnisme économique, patriotique et rassurant ne fut proposé par Hillary que la promesse d’un avenir meilleur par un prolongement du statu quo économiquement ultra libéral qui n’a pas porté ses fruits. Espérer une amélioration du sort de la classe ouvrière grâce à un milliardaire sans véritables convictions apparentes peut sembler insensé, mais cela traduit également le désespoir de ces mêmes personnes.

Outre la menace perçue de la mondialisation, d’autres thèmes qui préoccupent les américains ont été trop peu ou trop mal traité par Clinton. En refusant d’examiner les liens entre Islam fondamentaliste et violence, en refusant simplement d’associer les mots d’Islam et de terrorisme après les attentats d’Orlando, elle n’a également pas su traiter une des inquiétudes majeures du public américain. A la place, Clinton s’est contentée d’évoquer le besoin de raffermir la législation concernant le port d’arme et de prévenir contre la potentielle vague d’« Islamophobie » encourue. Pas une seule fois l’origine de l’idéologie violente et homophobe de Omar Mateen n’a, elle, été évoquée ou discutée. Ici encore, malgré toute l’ignorance de Trump au sujet de la politique étrangère américaine, le Moyen-Orient et l’Islam, il est resté le seul candidat à répondre aux préoccupations bien légitimes du public.

Ainsi, il faut comprendre l’avènement de Trump non pas comme l’émergence d’un mouvement dans un vide politique, une création ex nihilo, mais plutôt comme le résultat, la conséquence de l’incapacité et l’absence de la gauche dans ces champs politiques et sociétaux. L’attrait grandissant du populisme conservateur sur les européens en Pologne, en Hongrie, au Royaume-Uni, en Allemagne et en France avec des partis de repli identitaire, enclins au rejet à la fois des « élites » et/ou des « étrangers », s’est bien effectué sur fond de crise de la gauche.

thought police
En tentant de réguler la libre parole, le politiquement correct devient contre productif dans la mesure où il empêche le dialogue.

La responsabilité des médias mainstream et la revanche contre le politiquement correct

Un autre ingrédient du succès de Trump réside dans sa façon de mépriser le langage du politiquement correct. En bafouant tous les tabous et toutes les conventions du langage exigées d’un candidat présidentiel, il a capitalisé sur la frustration du public américain face au mouvement de la « social justice », perçu par beaucoup comme une police des mœurs qui se donne le droit de dicter quels mots sont autorisés et lesquels ne le sont pas. Il a laissé dans le sillage de chacun de ses tweets et interventions ce que beaucoup espéraient signifier la fin de sa carrière politique, notamment après le scandale de ses propos sexistes enregistrés en caméra cachée. Mais sa capacité à toujours rebondir, voire gagner en popularité suite à ces scandales témoigne du soutien inébranlable de ses partisans pour leur candidat qui joue le rôle d’un véritable exutoire de frustrations.

Ironie du sort, la volonté des médias d’exclure et décrédibiliser Trump a tout prix a largement participé au renforcement de sa narrative en tant que victime du système et de « L’élite de Washington ». Depuis le début de sa campagne, Trump a été ignoré et moqué, à la fois par l’establishment politique et les grands médias américains, mais cette mise à l’écart, motivé sans doute par de bonnes intentions, ne fait que renforcer cette narrative anti système et victimaire lui permettant de se présenter comme une alternative au mainstream politique. La dichotomie populiste des élites contre le peuple s’est ainsi vu nourri d’une prophétie auto réalisatrice : plus les médias le repoussaient, plus sa narrative se voyait confirmée et plus il gagnait en crédibilité en tant que représentant du changement. De plus, cette marginalisation de ses idées supprime de fait toute opportunité de confrontation, empêchant qu’elles soient réellement exprimées, entendues et débattues, car jugées trop offensantes. Au lieu de cela, Trump a pu évoluer dans sa propre sphère médiatique, cloisonnée et hermétique à toute remise en question, au sein d’une presse très partisane, enclin aux théories du complot (marque révélatrice d’un rapport fantasmé au pouvoir) et à la diffamation.

« He who knows only his own side of the case knows little of that »

– John Stuart Mill, On Liberty

Comme le faisait remarquer le libéral classique John Stuart Mill, s’exposer aux arguments d’autrui nous permet non seulement de le comprendre et mieux le contredire, mais nous permet aussi de connaître la véracité de nos propres arguments et d’en évaluer la valeur. La liberté d’expression permettrait ainsi de se débarrasser des idées erronées et d’éviter le dogmatisme grâce à une constante remise en question. « La démocratie est-elle le système le plus juste et moral ? Comment savoir que l’homme a marché sur la Lune ? Qui a l’autorité de déclarer ce qui est offensant ? » Ces questions méritent d’être posées car leurs réponses ont de la valeur et participent au bon fonctionnement de notre société. En passant sous silence certaines opinions, nous ne privons pas seulement un individu de sa liberté d’expression, mais nous nous privons nous même de notre liberté de l’entendre.

Les médias doivent donc assumer leur responsabilité ainsi que leur erreur stratégique. La marginalisation n’entraine pas l’extinction des idées, mais les repousse au contraire vers une sphère moins ouverte et contrôlée, tel un jeu de la taupe médiatique. Afin d’éviter cet écueil et ne pas abandonner certains thèmes au monopole d’un seul parti (mondialisation, Islam, laïcité, liberté d’expression, nationalisme) nous pouvons mettre en œuvre une solution concrète et réalisable : poussons les médias à inviter Marine le Pen sur les plateaux télés d’Arte, Fillon sur France Inter et Mélenchon sur TF1. Laissons-les s’exprimer et exposer leurs arguments pour qu’ils soient ensuite débattus sur le « marché des idées ».

Si nous tenons véritablement à éviter le scenario d’une Union Européenne délitée et rongée par le défis des populismes nationalistes n’oublions pas, nous la gauche, que nous devons réapprendre à dialoguer, débattre et surtout, écouter.

Camille Larmanou

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s