Jean de Pange est un historien et écrivain français qui a passé sa vie à promouvoir l’idée d’Europe. Il est aujourd’hui largement oublié et n’a jamais accédé à la dignité de « père de l’Europe ». Comment expliquer cette ardeur à défendre les causes européennes et cette absence de reconnaissance qui en résulta cependant ?

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Un idéal européen motivé par une histoire transnationale.

 Jean de Pange est né en 1881 dans une famille aristocratique de Lorraine. Son père est attaché militaire à l’ambassade de Vienne, il passe donc sa jeunesse en Autriche avant de revenir à sa terre ancestrale, celle dont il porte le nom, dans le château de Pange en Moselle. Cette enfance a participé à la création d’une identité transnationale fondée sur la conscience d’une culture et d’un patrimoine commun.

L’appartenance régionale, plus que nationale, est profondément ancrée dans le développement de Jean de Pange. Il est en effet Rhénan, et surtout Lorrain, bien avant d’être Français. Il argue souvent que, dans ses origines mêmes, la Lotharingie regroupe des peuples de langues différentes mais ayant créé progressivement une culture commune ; cette portion de l’Empire de Charlemagne léguée à Lothaire prendra le nom de son Roi (Bien que la Lotharingie soit devenue Lorraine en français, la racine se retrouve toujours dans le nom allemand Lothringen). C’est cette historicité du sentiment régional qui prévaut chez Pange, loin des élans nationalistes d’une Europe à la veille de la Première Guerre mondiale.

« Je me sens chez moi dans toute la vallée du Rhin, à Mayence, à Cologne, parce que je suis franc. Je ne me sens pas chez moi à Béziers. »

– Jean de Pange, Mémoires

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Agé d’une trentaine d’années lors du déclenchement du premier conflit mondial, Jean de Pange est mobilisé dès 1914. Cependant, dans une France en pleine union sacrée et au moment du développement d’un patriotisme particulier aux périodes de guerre, il ira au front mû par le devoir et sans haine, le Faust de Goethe dans son sac.

« Je fais la guerre aux Prussiens mais pas à Goethe (…) Comment cesserais-je d’aimer le pays de Goethe qui a éveillé les parties les plus profondes de ma sensibilité. »

            Jean de Pange, Mémoires.

Le catholicisme comme cause  commune, le fédéralisme comme système.

 Issu de la vieille noblesse lorraine, Pange a été élevé dans un catholicisme conservateur qui influencera sa conception d’une Europe unie à la sortie d’une guerre déchirante. Il est intimement persuadé que le catholicisme peut rassembler les Rhénans de France et d’Allemagne.

« Cette conception s’attache à une idée morale et religieuse, proche de l’idée d’une chrétienté médiévale, l’Europe devenant une fédération des peuples, cette tâche doit être l’œuvre d’une élite intellectuelle européenne. »

– Jean de Pange, Mémoires.

En 1925, Jean de Pange rallie le Parti Démocrate Populaire (PDP) qui tente de réformer l’État dans une optique régionaliste et noue une relation privilégiée avec le Zentrum, le premier parti catholique allemand. Schuman, lui aussi lorrain, rejoint le parti en 1932. Jean de Pange estime que tous les partis chrétiens d’Europe devraient s’allier afin d’avoir un poids à l’échelle supranationale. C’est en Alsace et en Lorraine que peut se découvrir l’esprit européen selon Pange, il n’y a pas d’autre endroit plus baigné de double culture et de références communes. Le rêve de Pange serait de parvenir à fonder une « confédération danubienne » avec Vienne pour capitale. Il veut créer « une fédération cohérente des nations qui avaient été unies onze siècles plus tôt en un immense empire, celui de Charlemagne, roi des Francs, héros germanique et empereur romain. »

Jean de Pange, l’oublié de la construction européenne.

« L’œuvre de Schuman aurait été difficilement réalisable sans les penseurs qui ont préparé la voie. Jean de Pange tient parmi ceux-ci une place d’honneur. »

Otto de Habsbourg

Jean de Pange est un admirateur de la famille Habsbourg, qui a historiquement régné sur l’Autriche et la Lorraine, ses deux patries. De fait il a toujours verbalisé ce soutien et s’est souvent rangé du côté des légitimistes autrichiens. Au commencement de la seconde guerre mondiale Jean de Pange a aidé ces légitimistes autrichiens ainsi que des réfugiés allemands à échapper à la Gestapo. Ces amitiés habsbourgeoises, les nombreuses conférences de Pange à la radio autrichienne, ses actions en faveur des liens avec les autonomistes alsaciens et l’aide qu’il a portée aux réfugiés allemands sont assez de motifs pour qu’il soit inculpé pour haute trahison en 1941. Il est conduit à la Santé où il emmène le même exemplaire de Faust qu’il avait dans les tranchées en 1914. Son but reste la création d’une confédération danubienne menée par les Habsbourg, en faveur du fédéralisme allemand, hostile au national-socialisme. A la Libération il est d’autant plus convaincu que la France et l’Allemagne doivent travailler ensemble pour se relever de ce qu’il appelle une véritable « nouvelle guerre de trente ans » (1914-1945).

Malgré tout on peut avancer que c’est bien la germanophilie de Pange qui lui a retiré sa place au panthéon des pères de l’Europe. Il fut perçu par beaucoup comme antipatriote au sortir d’une guerre où la France tenait à se réapproprier sa souveraineté. Dans une Lorraine tout juste redevenue française il vante les arts allemands et propose un effacement des frontières rhénanes, dérogeant très tôt aux accords de Locarno. De plus son projet européen est encore centré sur Vienne, ce qui déplaît beaucoup à une France encore méfiante. Sa vision catholique de l’Europe est aussi un point controversé dans une Troisième République qui promeut la laïcité et se place contre le catholicisme politique.

Jean de Pange aura été un Rhénan convaincu, un idéaliste empreint de spiritualité et un amateur de culture germanique. Toutes ces choses qui ont fortifié en lui un sentiment européen intangible l’ont également rendu suspect aux yeux d’une France qui s’intéressait à l’Europe mais qui se relevait avant tout de deux conflits majeurs avec l’Allemagne. Comme l’écrit Marguerite Yourcenar dans Les Mémoires d’Hadrien l’année même de la signature du traité instituant la CECA, ce premier pas vers l’Europe, « C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt. »

Marie VILLETTE

Bibliographie :

Pange (de), Jean, Journal (1927-1930), Grasset, Paris, 1964
Pange (de), Jean, Journal (1931-1933), Grasset, Paris, 1967
Thull, Jean-François, Jean de Pange, un lorrain en quête d’Europe, Serpenoise, Metz, 2008.
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