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Sylvie GOULARD in the European Parliament in Strasbourg (crédit photo Union européenne)

Comment décririez-vous votre engagement européen ?

Pour reprendre une publicité célèbre, j’aurais envie de vous répondre : What else ?

Peut-on vraiment se désintéresser de la construction européenne ? Quel avenir ont les pays européens, isolément, s’ils ne s’unissent pas ?

Les valeurs européennes, nos cultures et notre modèle social sont précieux et méritent d’être défendus. Le changement d’échelle est rendu nécessaire par l’évolution du monde. Sans compter les satisfactions que procure le travail d’équipe dans une Europe diverse, où les talents et les expériences sont si variés. Le travail multiculturel rend modeste et permet d’apprendre des autres.

Quelle est votre vision idéale de l’UE ?

Que l’Europe soit un phare, qu’elle rayonne, qu’elle soit un projet assumé de coopération transfrontière, fondé sur des valeurs partagées.

Ces dernières années, l’idéal européen a été mis sous le boisseau et c’est pourquoi il va mal. Des dysfonctionnements réels mais perfectibles sont devenus ue obsession, en perdant de vue l’objectif d’ensemble. L’une des plus belles aventures humaines a été vilipendée parce que des soi disant responsables, souvent à courte vue, parfois ignorants des interdépendances, ont donné la priorité à la défense de leurs petits pouvoirs. On a vu au Royaume-Uni où mène l’absence de scrupules qui conduit à abuser les peuples, à les bercer d’illusions.

Déficit démocratique européen (Selon vous,  l’Europe est-elle face à une double crise de légitimité/efficacité ?) ?

La démocratie n’est pas seulement en crise au niveau européen. Il est vrai que l’Union européenne est inachevée, imparfaite et ne remplit pas toujours son rôle. Mais elle est souvent attaquée pour ce que les Etats qui lui attribuent ses compétences, n’ont jamais voulu qu’elle fasse.  Au niveau national, la crise de confiance n’est pas moindre, surtout en France. En atteste le score du Front national. On observe des phénomènes similaires ailleurs : en Italie, avec la montée des 5 Stelle comme aux Etats-Unis, où le succès de Trump montre bien le fossé entre les soi disant élites et le reste du pays.

La vérité c’est que la démocratie est censée vivre à un niveau, national, où les capacités d’action sont souvent réduites : la lutte contre le terrorisme ou la fraude fiscale appellent par exemple des actions à une échelle plus large mais à cette échelle là, il n’y a pas de débat démocratique, ni de choix. L’UE apporte un début de réponse, imparfaite, insuffisante mais intéressante. Au lieu de regarder avec lucidité les limites des Etats et les failles de l’UE, les hommes politiques nationaux vendent ce qu’ils connaissent, l’Etat nation, essentiellement parce que c’est leur « crèmerie ». Ils le vantent, ils s’y accrochent mais, en France, les carences de l’Education nationale, de la lutte anti-terroriste, l’état désastreux des finances publiques mériteraient un jugement moins complaisant. Dans ce contexte, « Bruxelles » sert de bouc émissaire commode pour tous les maux de nos sociétés. Sa diabolisation ne règlera pourtant rien.

Quelles seraient vos propositions (concrètes) pour redonner espoir en l’Europe ?

Le but originel de la construction communautaire était d’unir des hommes, et non de coaliser des États. Il faut repartir de cette idée simple et intensifier les échanges humains. Erasmus est une réussite mais le programme, même élargi par Erasmus Mundus et Leonardo da Vinci, ne touche finalement qu’une minorité de personnes.  On peut aller beaucoup plus loin. Les Européens doivent mieux se comprendre et se connaître, c’est un préalable à toute « communauté de destin ».

Ensuite, dans tous les Etats et entre les Etats, l’un des enjeux majeurs est la lutte contre les inégalités. Même si certains pays doivent fournir des efforts d’assainissement budgétaire, le fardeau doit être mieux réparti. Les jeunes, les plus démunis doivent se voir offrir des perspectives ; ce gâchis humain n’est plus tolérable, comme est inacceptable le fossé nord sud au sein de  la zone euro.

Enfin, c’est à l’extérieur de l’UE, dans l’évolution du monde, qu’en 2016, le projet européen trouve sa justification: bâtir un front commun face aux défis du changement climatique, du terrorisme, opposer des valeurs aux régimes autocratiques, endiguer les migrations désordonnées etc. Depuis des années, on prétend avoir une politique étrangère et de sécurité commune, elle ne l’est guère. En matière commerciale, les Etats revendiquent le dernier mot à propos de l’accord avec le Canada, c’est funeste.

Comment combattre le fléau du populisme en Europe ?

En leur opposant un projet positif et construit. Leurs programmes ne résistent  guère à l’analyse. Ils ne proposent pas de solution pour le monde tel qu’il est, et encore moins tel qu’il sera dans les décennies à venir. De nombreux populistes exploitent la nostalgie, les frustrations et les difficultés réelles de certaines tranches de population pour conquérir le pouvoir, à leur profit. Ce sont des cyniques qui jouent de la corde nationale ou patriotique contre les intérêts véritables, à terme, des Etats et des peuples. C’est honteux. L’exemple du Brexit est frappant : à peine le scrutin gagné, les partisans du « leave », comme Farage ou Johnson ont avoué leurs mensonges et contradictions. La plupart d’entre eux se sont dérobés, ils ne veulent pas gérer les conséquences de leurs actes parce qu’ils savent bien que la destruction des liens avec l’UE sera bien plus complexe qu’ils ne l’ont dit en fanfaronnant sur les estrades.

TTIP/TAFTA : une aubaine ou chant du cygne pour l’Europe ? A votre avis, pourquoi le CETA canadien est-il « mieux » accueilli, mieux perçu et plus abouti que son cousin étasunien ?

D’abord, ni l’un ni l’autre n’ont encore abouti, il faut le préciser.

L’accord avec le Canada, négocié et signé, comporte des éléments positifs qui n’avaient jamais figuré dans un accord commercial, comme la protection de certaines appellations d’origine des produits agricoles par exemple.

Malheureusement, en dépit de la compétence exclusive de l’UE dans ces matières, la Commission européenne l’a requalifié  en accord « mixte », sous la pression des États membres. En réintroduisant les Parlements nationaux dans le jeu, on défait l’unité. On permet aux adversaires de jouer des maillons faibles. C’est plus que regrettable. Non seulement cela revient à violer le traité de Lisbonne mais cela revient à fragiliser la parole européenne face aux tiers. Ils croyaient négocier avec un bloc, ils réalisent ensuite qu’ils ont affaire à 28 marchands de tapis, incapables de voir leur intérêt commun.

Avez-vous lu le dernier livre de Guy Verhofstadt ? Si oui, auriez-vous un commentaire à ce sujet ?

Engagé. Remarquable. On peut partager ou pas la vision de Guy Verhofstadt mais, contrairement à d’autres, il en propose une, construite, lucide. Il est tout sauf complaisant avec l’UE telle qu’elle existe.

Quelle est votre définition du libéralisme (qui n’existe pas vraiment en France, contrairement aux autres pays européens comme la Belgique ou les Pays-Bas) ?

Comment dire que le libéralisme n’existe pas en France quand la devise de la République est « Liberté, égalité, fraternité » ? Vous noterez que la liberté vient en premier.

Le libéralisme politique s’est nourri de penseurs français comme Benjamin Constant, Tocqueville ou, plus récemment, Raymond Aron.

Etre libérale, et je me revendique comme telle, c’est faire confiance aux individus pour créer, innover, s’épanouir. Mais depuis longtemps, dans nos sociétés, il n’y a pas de liberté sans règles, ni limites. Et en matière économique et sociale, le traité UE évoque une « économie sociale de marché », ce qui est tout sauf un libéralisme sauvage.

Je ne comprends pas pourquoi le mot dérange à ce point. Encore une fois, la défaite des régimes collectivistes au vingtième siècle, et les aspirations à la liberté qui se sont fait sentir avec les printemps arabes ou dans tant de pays totalitaires ou autoritaires devraient conforter les partisans de la liberté. C’est une valeur universelle, magnifique.

Comment renforcer le centre en France pour relancer l’Europe ? L’UDI et le Modem devraient-ils se dissocier définitivement des LR, comme c’est le cas entre le groupe ADLE et PPE au parlement européen ?

Lors des dernières élections européennes, j’ai conduit avec bonheur une liste d’union UDI MODEM dans le Sud Est. Il n’y avait aucune divergence de fond majeure, il n’y a eu aucun problème car nous avions en tête de défendre l’Union européenne. Notre démarche était nourrie par la substance, et portée par l’enthousiasme de Guy Verhofstadt qui, au niveau européen, était candidat pour nous à la tête de la Commission.

Dans la vie politique nationale malheureusement, l’idée européenne est trop absente. Les querelles de chapelles et les divisions nuisent au fond. Les citoyens attendent un renouvellement des hommes et des idées qui tarde à venir.

Pouvez-vous nous décrire votre engagement au sein du think-tank Spinelli et du Conseil de la Future Europe ?

Le groupe Spinelli n’est pas à proprement parler un think tank.

Nous l’avons créé en 2010 avec Guy Verhofstadt, Dany Cohn-Bendit et Isabelle Durand pour renouveler et moderniser le débat fédéraliste européen. Il voulait être en prise avec la société. Le départ de Dany CB et Isabelle D du PE a malheureusement changé sa nature.

Le CFE est aussi en train de subir une mutation profonde avec le départ de Mario Monti de la présidence.

Comment rééquilibrer une Europe divisée par ses fractures sociales et culturelles ?

En travaillant à réduire les inégalités par des mesures européennes et nationales, en travaillant à des rencontres, en retroussant ses manches et se donnant du mal.

L’Union européenne est largement laissée en friche par des dirigeants et ministres qui n’en font pas assez.

Vous qui avez de l’expérience au niveau des relations franco-allemandes, que dire du couple Merkel-Hollande, censé stimuler l’UE ?

Il existe ? Excellente nouvelle…

Un petit mot sur la jeunesse européenne ?

Elle est formidable, sérieuse et tournée vers l’avenir. On l’a vu lors du référendum au Royaume-Uni. Hélas, des joueurs de flûte, comme le Front national, l’égarent parfois.

Propos recueillis par Claire CAMBIER

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