Les dernières élections présidentielles ont révélé un nationalisme ancré dans une partie de la société croate, qui est aux antipodes des valeurs européennes. Ce retour au passé se manifeste par la révision de l’Histoire et la marginalisation de la minorité serbe, des cache-misères face à une situation économique inquiétante.

Le 25 juin 1991, Frappée d’une volonté soudaine de souveraineté nationale, engrainée par les milieux ultra-nationalistes et encouragée par certains pays européens, la Croatie proclamait son indépendance face à ce qu’elle considérait comme le nationalisme serbe. Malgré l’avis négatif de la Commission européenne d’arbitrage, l’Allemagne fut le premier pays à reconnaître l’indépendance croate en décembre 1991. Influencés par ce choix, les autres pays européens se sont rapidement ralliés à l’opinion allemande. De fait, la Croatie fut intégrée au système des Nations Unies dès mai 1992.

Malgré le processus de démocratisation entrepris dans les années 1990, la Croatie peine à faire sa transition et à laisser de côté ses tentations nationalistes. Pourtant, son premier président avait affirmé que c’était un pays civilisé (contrairement à ses voisins qui ne l’étaient pas). Depuis, elle essaye tant bien que mal de réécrire son passé pour… retourner dans le passé. Logique extrêmement utile aux politiques, un peu moins au peuple.

En 2012, 66% des citoyens croates ont voté pour l’entrée du pays dans l’Union européenne malgré une participation qui s’élevait à 44%. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une renaissance pour le pays à l’instar de son voisin slovène. Toutefois, l’élection de sa nouvelle présidente en janvier dernier n’a pas eu pour effet d’améliorer l’image de ce pays, bien au contraire.

Retour aux nationalistes

Issue de l’Union démocratique croate, ce même parti qui prononçait des discours racistes dans les années 1990, la nouvelle présidente de la Croatie et ancienne diplomate est considérée comme une figure quasi-prophétique dans son pays. Élue pour contrer les problèmes économiques et démographiques du pays, elle devait relever la Croatie au rang que ce pays méritait.

Très vite, la présidente a donné le ton en utilisant les bonnes vieilles traditions nationalistes et en inventant de nouveaux amis à la Croatie : les pays d’Europe centrale et les pays issus du bloc soviétique, sans la Russie et ses alliés bien sûr. Voyant que cette stratégie ne fonctionnait pas, elle décida d’organiser des parades militaires ambitieuses, telle la dirigeante d’une grande puissance européenne.

Le 4 août dernier, le 20ème anniversaire de l’opération militaire « Tempête » a été célébré en grande pompe. A cette occasion, la présidente avait qualifié cette opération de « victorieuse » et de « facteur de paix de longue durée ». Engins militaires, drapeaux à tout-va, hymne fièrement chantée, sourires aux lèvres et autres applaudissements, la Croatie célébrait une victoire, une libération… de quoi s’agit-il concrètement ?

La double interprétation de l’action militaire de 1995

Vingt ans plus tôt, en août 1995, le gouvernement croate décide de libérer une région de Croatie qui était aux mains des Serbes. Ces mêmes Serbes qui s’étaient établis dans la région au 16ème siècle, alors que ces territoires n’étaient pas sous contrôle croate. Ces Serbes demandaient l’autonomie, exactement comme l’avait fait la Croatie au début des années 1990. Les dirigeants croates ont alors décidé d’organiser une opération militaire visant à reprendre le contrôle de cette région. Jusque-là, on peut comprendre la volonté de ce pays de retrouver sa souveraineté.

Cependant, le problème se pose dans la méthode choisie : menaces, persécutions, mesures discriminatoires et attaques sur les civils et leurs biens selon le Conseil de l’Europe. Une manière donc d’apaiser les tensions à long terme, comme le dit la présidente. Selon le Tribunal Pénal International pour l’Ex-Yougoslavie, la volonté du gouvernement a été de faire disparaître un groupe déterminé en utilisant la force ou l’intimidation – il n’utilise pourtant pas l’expression « nettoyage ethnique ». Les Serbes de Croatie ont été chassés de leurs terres, ils sont devenus des réfugiés du jour au lendemain et ont été accueillis dans des camps pour réfugiés à Belgrade même si certains sont revenus en Croatie dans les années 2000.

Selon le rapport de l’ECRI (European Commission against Racism and Intolerance) sur la Croatie publié en 2012, il existe des obstacles au retour de ces réfugiés malgré l’action du gouvernement précédent par le biais de la restitution de biens confisqués et de reconstruction de maisons. Pire, le rapport souligne la persistance de conflits interethniques fomentés par certains discours politiques qui attisent la haine et réveillent la nostalgie d’un passé manipulé et glorifié : le Serbe est l’occupant, le Serbe est l’ennemi, le Serbe est communiste, les nationalistes sont gentils, ils ont délivré la Croatie du joug fasciste ! A ce propos, en mai dernier, la présidente avait commémoré la mort de soldats et civils pro-nazis, toujours dans le but de garantir la paix à long terme…

La question de la protection des minorités

Ces haines nationalistes s’expriment le mieux dans le domaine de la protection des droits des minorités nationales. On aurait pu penser qu’avec l’européanisation, la Croatie allait devenir un modèle régional en matière de protection des droits des groupes vulnérables, mais le chemin reste laborieux.

Au niveau européen, la Commission n’a pas de compétences spécifiques pour traiter les problématiques liées à la protection des minorités nationales, bien qu’elle veille à la mise en œuvre du droit communautaire qui prévoit le respect du principe de non-discrimination, prévu par l’article 21 de la charte des droits fondamentaux de l’UE. Ainsi, chaque pays est libre de reconnaître ou non le statut de minorités.

C’est le cas de la Croatie, qui a inscrit ce principe dans l’article 15 de sa Constitution, qui prévoit la reconnaissance du statut de minorité, l’utilisation de la langue et de l’écriture et d’une autonomie culturelle. La population serbe est reconnue comme une minorité nationale et représente 4,5% de la population totale en 2011 alors qu’elle représentait 11,6% en 1981. Leurs droits deviennent de plus en plus limités : récemment le gouvernement a voulu enlever les panneaux de signalisation bilingue (en alphabet latin et cyrillique), une manière d’affirmer sa supériorité ethnique ou plutôt un révélateur de malaises dans la société.

Un pays qui s’isole des valeurs européennes

Les festivités de ce mois d’août n’ont pas permis à la Croatie de se constituer une image de puissance militaire européenne. Au contraire, les pays membres de l’OTAN ont décidé de refuser ou d’ignorer l’invitation à la parade militaire qui célébrait cette action militaire. Ni les États-Unis, ni l’Allemagne, pourtant fidèles compagnons de la Croatie n’ont voulu y participer. Un grand échec diplomatique puisque même la Slovénie a considéré que c’était une démonstration de force et que ces événements ne favorisaient pas un climat de stabilité dans la région.

Même si aucun pays européen n’a répondu à l’invitation, l’UE n’a pas condamné ces célébrations, même si ces dernières ont indirectement encouragé des slogans et des gestes nationalistes révélant un racisme grimpant. A croire que toutes les ethnies ne se valent pas et que les crimes sont condamnés par rapport à l’ethnie affectée. Rappelons que le Parlement européen avait adopté le 9 juillet dernier une résolution condamnant les crimes commis à Srebrenica.

L’UE ne pourra pas jouer un rôle clé dans la réconciliation de ces pays qui ne l’intéresse guère. En revanche, l’espoir reste dans la jeunesse croate et les milieux intellectuels qui sont généralement plus tolérants vis à vis des minorités et des pays voisins et qui rejettent la logique de division de certains partis politiques. C’est plus facile et malin d’éveiller la haine pour augmenter le nombre de bulletins de vote que de relever le niveau de développement de son pays. Mais les Croates sont à présent un peuple libre et souverain, et ils n’ont pas dit leur dernier mot.

Tina SOKOL

Affaire à suivre : vous retrouverez prochainement dans Barbarie un débat animé et instructif entre une étudiante franco-serbe et un étudiant croate du master, qui nous éclairent sur les débats d’aujourd’hui dans les Balkans.

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